Dans les profondeurs obscures de nos océans (à des profondeurs allant de 400 à 6.000 mètres) se cache un trésor convoité : des gisements de *métaux rares*, essentiels à notre transition énergétique et numérique. Cobalt, cuivre, lithium, nickel… Ces ressources, indispensables à la fabrication de produits de haute technologie (smartphones, écrans plats, tablettes, véhicules électriques…) mais aussi dans l’industrie verte (cellules photovoltaïques, éoliennes…), attisent les convoitises des nations et des entreprises du monde entier.
Dans le même temps, la demande mondiale de ces ressources ne cesse de croître. La consommation mondiale de matières premières pourrait passer de 85 milliards à environ 180 milliards de tonnes d’ici 2050-2060. Les craintes de pénurie mondiale poussent ainsi les États à se tourner vers les fonds marins, nouvelle source d’approvisionnement
Mais leur exploitation soulève un dilemme cornélien : comment concilier nos besoins en métaux avec la préservation d’écosystèmes marins encore largement méconnus ?
Au cœur de ce débat se trouve une zone particulière : la « Zone », cette partie des océans située au-delà des juridictions nationales, considérée comme le patrimoine commun de l’humanité. C’est là, notamment dans la zone Clarion-Clipperton au milieu du Pacifique, que se concentrent les plus grands espoirs miniers sous-marins.
L’ [[UN – AIFM – Autorité internationale des fonds marins]] (AIFM), une organisation onusienne, est chargée de la délicate mission d’arbitrer entre exploitation et protection. Elle tente depuis des années d’élaborer un code minier international, une tâche qui s’avère être un véritable casse-tête diplomatique.
Ce nouveau front d’exploitation potentiel redessine la carte géopolitique mondiale. Des alliances traditionnelles se fissurent, de nouvelles coalitions se forment.
– Les petits États insulaires, par exemple, sont divisés entre la promesse de revenus juteux et la crainte de dommages irréversibles à leur environnement marin.
– Les pays occidentaux, quant à eux, oscillent entre la volonté de sécuriser leurs approvisionnements en métaux stratégiques et le souci de préserver les écosystèmes marins.
Quatre grands récits s’affrontent dans l’arène internationale :
1. L’exploitation comme moyen d’accéder aux métaux nécessaires à la transition écologique
2. L’exploitation comme outil de justice redistributive pour les pays en développement
3. La préservation face à notre méconnaissance des fonds marins et de leur rôle écologique
4. La protection stricte, privilégiant le recyclage à l’ouverture d’un nouveau front extractif
Cette nouvelle donne géopolitique ne se limite pas aux seuls États. Les entreprises jouent un rôle crucial, certaines poussant à l’exploitation, d’autres s’y opposant. Les ONG et la communauté scientifique pèsent également de tout leur poids dans le débat, influençant parfois de manière décisive la position des gouvernements.
Alors que l’AIFM se prépare à de nouvelles négociations, l’avenir des fonds marins reste incertain. Une chose est sûre : les décisions prises dans les prochaines années auront des conséquences majeures, tant sur notre approvisionnement en métaux stratégiques que sur la santé de nos océans. La géopolitique des abysses ne fait que commencer, et elle promet d’être aussi complexe que les écosystèmes qu’elle concerne.
Source
Livre Emmanuel Hache est l’auteur de « Métaux, le nouvel or noir«
Les fonds marins et leurs ressources au coeur des enjeux géopolitiques – Emmanuel Hache – Dans un article de Polytechnique Insight
