Une nouvelle Cassandre se profile à l’horizon dans les méandres de l’ère numérique : l’Intelligence Artificielle (IA). L’IA se présente aujourd’hui comme une entité à deux visages, à la fois prometteuse et menaçante pour notre environnement. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) s’est penché sur cette dualité et nous propose un portrait nuancé de ce Prométhée moderne.
« Le progrès, c’est bien, mais il ne faudrait pas qu’il dure », plaisantait Woody Allen. Cette boutade prend tout son sens face à l’essor fulgurant de l’IA. D’un côté, elle se présente comme porteuse de sagesse et de solutions pour nos défis environnementaux. De l’autre, elle menace de dévorer nos ressources dans un labyrinthe de data centers toujours plus gourmands.
🟢 Commençons par le visage radieux de notre Janus numérique.
L’IA semble être une alliée précieuse dans notre quête d’harmonie avec la nature. Elle prédit par exemple les caprices du climat avec une précision croissante. Les travaux de Claire Monteleoni sur la prévision des trajectoires des ouragans en sont un exemple éloquent. Dans le domaine de la biodiversité, des plateformes comme Pl@ntNet transforment chaque smartphone en baguette de sourcier botanique, identifiant et cartographiant la flore à l’échelle planétaire.
L’IA s’immisce également dans nos villes, nos champs, nos usines, optimisant l’utilisation de nos ressources. Elle orchestre les ballets urbains de nos véhicules, insuffle une intelligence nouvelle à nos réseaux électriques, optimise la consommation de nos bâtiments. Dans nos campagnes, elle devient le berger attentif de nos cultures, dosant eau et nutriments au gramme près. L’air est également contrôlé de près par exemple au travers de la concentration de particules fines plusieurs heures à l’avance, comme le dépôts d’ordures illégales.
🟢 Mais voici que se dessine l’autre visage de notre Janus numérique, celui qui fait frémir Gaïa.
Car l’IA, dans sa quête insatiable de puissance, dévore l’énergie avec voracité. L’entraînement de GPT-3 a englouti l’équivalent de la consommation annuelle de 120 foyers américains. Son successeur, GPT-4, s’est montré quarante fois plus glouton encore. On croirait entendre le rire sardonique de HAL 9000 face à notre naïveté énergétique.
Ce n’est pas tout. L’IA, alchimiste fou, transmute nos ressources en or numérique, laissant derrière elle des montagnes de déchets électroniques. Elle puise dans nos réserves de métaux rares (dont le taux de recyclage reste limité) avec l’avidité d’un chercheur d’or de la ruée vers l’Ouest. Pire encore, elle s’abreuve à nos sources avec une soif inextinguible. Les projections pour 2027 sont vertigineuses : entre 4,2 et 6,6 milliards de mètres cubes d’eau engloutis, soit l’équivalent de la consommation du Danemark. Enfin elle avale les terres par une artificialisation croissante pour des infrastructures de stockages et de traitement de données qui menacent la biodiversité et les écosystèmes locaux.
🟢 Face à ce Janus numérique, le CESE propose une Odyssée de la responsabilité.
Il tisse une toile de mesures apte à dompter notre créature digitale. Formation, recherche, évaluation, transparence : autant de fils pour tisser un avenir où l’IA serait plus messagère agile que forgeron vorace.
➡️ D’abord, il propose une gouvernance internationale, pour inscrire l’empreinte écologique de l’IA sur la carte des enjeux mondiaux. Cette démarche permettrait d’étudier l’impact de l’IA sur les Objectifs de Développement Durable.
➡️ Le CESE prône également une refonte de la formation et de la recherche. Il s’agit de former une nouvelle génération d’experts numériques capables de créer des IA « frugales » avec des financements publics.
➡️ Le troisième volet de cette toile : créer un référentiel d’évaluation de l’empreinte environnementale des IA. Cette transparence serait le phare guidant les utilisateurs vers les solutions les plus sobres.
➡️ L’écoconception et la durabilité forment le quatrième volet. Il s’agit de forger des équipements durables et efficaces, tout en veillant à ce que nos centres de données ne deviennent pas de nouvelles tours de Babel dévorant nos terres.
➡️ Le cinquième volet: des campagnes d’information et la possibilité de déconnecter certains usages d’IA.
➡️Enfin, le CESE propose d’optimiser nos infrastructures au travers de la récupération de la chaleur fatale des centres de données, tandis que le système européen de notation de durabilité serait là pour guider la conception de ces temples modernes.
🟢 Mais ne soyons pas naïfs.
« La science rassemble le savoir plus vite que la société ne rassemble la sagesse » disait Isaac Asimov. L’IA nous place face à un défi prométhéen : comment maîtriser ce feu numérique sans nous brûler ? La réponse réside peut-être dans une approche holistique, une partition où technologie et écologie joueraient en harmonie.
L’IA, en même temps que sa quête d’omnipuissance, saura-t-elle interpréter par elle-même et pour ses créateurs les paroles d’Antoine de Saint-Exupéry, « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants »(Terre des hommes)
L’enjeu majeur réside dans notre capacité à orienter le développement de l’IA vers des usages véritablement utiles et sobres, tout en minimisant son impact écologique. Cela nécessite une approche holistique, impliquant tous les acteurs de la société : décideurs politiques, entreprises, chercheurs et citoyens.
La mise en œuvre des recommandations du CESE pourrait constituer un premier pas vers une IA plus respectueuse de l’environnement. Toutefois, ce n’est qu’en maintenant une vigilance constante et en favorisant un débat public éclairé que nous pourrons espérer faire de l’IA un véritable allié dans notre lutte contre le changement climatique et la préservation de notre planète.
L’avenir de l’IA se jouera dans notre capacité à concilier innovation technologique et impératif écologique. C’est un défi complexe, mais incontournable.
